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Pouria Amirshahi, ex-patron du PS en Charente, député frondeur, fustige les va-t-en-guerre et les mesures ultra sécuritaires après les attentats de Paris. Pour lui, le salut est géopolitique.
Dès samedi matin très tôt, alors que le Bataclan était encore occupé par les terroristes, il appelait à « éteindre la télé, à ne céder ni au voyeurisme ni à l’ultra-sécuritaire ». Pouria Amirshahi, ex-numéro un du PS en Charente et député frondeur des Français établis hors de France [1] livre son analyse, à contre-courant des discours majoritaires.

Pensez-vous que l’état d’urgence soit une solution ?
Pouria Amirshahi. L’émotion et les drames causés par les assassins et leurs commanditaires de l’EI ne doivent pas nous aveugler. L’état d’urgence au soir des attaques, je peux le comprendre : vendredi soir, des tueurs étaient encore dans la nature, il fallait se donner les moyens de les attraper pour qu’ils puissent être jugés. Mais au-delà des douze jours prévus par la loi, et malgré les discours de guerre, ce serait une marque de grande faiblesse. La démocratie s’abîmerait à déléguer une part d’elle-même aux pouvoirs de police, pouvoirs exorbitants de droit commun. Étendre ce délai est un recul démocratique qui n’aura pas ma voix.

Ne craignez-vous pas des dérives, une mise à mal de la démocratie, de la République ?
Je crains non seulement des dérives, mais je sais aussi l’inefficacité des surenchères de l’hypersurveillance des citoyens et de sécurité des lieux. Cette stratégie mobilise énormément de forces de police qui ne sont alors plus disponibles pour les filatures, investigations, enquêtes… Cette méthode permet de rassurer la population mais nous savons que tous les plans Vigipirate du monde n’empêcheront pas des illuminés de tirer dans une foule, au hasard. Nous rognons sur nos libertés sans que ça n’empêche les attentats de se produire. Nous mettons en place une surveillance de masse lorsqu’il faudrait renforcer les services de renseignements sur le terrain. Nous coupons le lien entre le renseignement et le judiciaire lorsqu’il faudrait renforcer ces deux missions complémentaires. La République ne peut jamais se construire sur la facilité des tentations autoritaires.

Les frappes de représailles constituent-elles une réponse adaptée ? N’assiste-t-on pas ici à une escalade ?
Les frappes ont commencé il y a longtemps déjà. Sur une base légale en Irak et non légale en Syrie. L’escalade est là, nous n’en avons pas fini, en effet.
La France a-t-elle plutôt intérêt à se retirer, comme l’Espagne s’était retirée du conflit irakien après les attentats de Madrid ?
La vraie solution est politique, et elle est possible. Si l’objectif est vraiment d’aider les populations en danger, alors l’ONU peut demander la création d’une zone de protection des populations dans un premier temps. Puis, les États arabes voisins doivent s’engager, car, de la Turquie à l’Arabie saoudite, c’est la duplicité qui l’emporte. Quant à la guerre : empêcher Daech de la faire veut dire l’assécher financièrement. C’est aujourd’hui le « groupe terroriste » le plus riche du monde grâce à sa rente pétrolière. Il est urgent de couper cette ressource.

Que dites-vous aux va-t-en-guerre ?
Que ce sont des irresponsables et des démagogues qui croient rassurer l’opinion avec des postures martiales. Ils ont tort. Inutile de remonter dans le temps pour savoir que cette stratégie est totalement inefficace : George Bush est encore dans nos mémoires et a fait des petits jusqu’en France. Avec les résultats catastrophiques que l’on sait : en Irak, en Afghanistan, en Libye…

Et à ceux qui vous raillent, qui vous accusent de ne dispenser que de « belles paroles » ?
Que si je pêchais par naïveté, ils auraient raison. Mais je suis très lucide sur les grandes transformations du monde que nous avons en partie subies et la violence à laquelle nous devons faire face. Je suis triste et surpris de voir qu’on ne s’attarde même plus à cette réalité essentielle : des pays pauvres, dotés d’embryon d’État en faillite, dirigés par des corrompus à qui nous vendons des armes, et dont les peuples, frappés par les maux de santé et d’absence d’éducation et de chômage, s’enfuient. Sont-ce des belles paroles que de vouloir lutter contre le foyer de l’islamisme radical qu’est la misère sociale ? Est-ce naïf que de vouloir lutter contre la radicalisation en amont plutôt que de vouloir mettre des jeunes dans des camps ? C’est faire preuve de plus lucidité que ceux qui se cantonnent à la violence.

Pour vous, la solution est géopolitique. Que préconisez-vous exactement ?
Un changement de politique étrangère, sur une doctrine : leur développement, c’est notre sécurité. Donc, assez de bla-bla, on met le paquet comme le plan Marshall l’a mis pour la France après-guerre. Ensuite, un retour à l’ONU plutôt qu’aux coalitions d’infortune. Le droit, toujours le droit, sinon, nous serons perdus. Il y a des bases légales aujourd’hui pour empêcher Daech. J’ajoute une clarification de la politique étrangère et de défense européenne, aujourd’hui inexistante. Enfin et surtout, un autre discours et un autre rapport avec nos voisins du Maghreb et d’Afrique. Une part d’eux, à travers leurs enfants, est aujourd’hui française, ne gâchons pas cette formidable beauté. Assumons aussi la République métissée.

Entretien réalisé par Benoît CAURETTE pour la Charente Libre

Notes

[1Sa circonscription se situe en Afrique du Nord et s’étend jusqu’en Libye

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